De son époque jusqu'à nos jours, le Chevalier d'Eon continue à alimenter les
mystères, les interrogations sur ce que fut sa vie, son sexe, ses motivations.
Charles-Geneviève-Louis-Auguste-André-Thimothée d'Eon de Beaumont est né le 5
octobre 1728. Recouvert d'une membrane, le médecin ne fut pas capable de déterminer son sexe dès la naissance. Dès lors, l'ambiguité sur la réelle nature du chevalier est
installées. Son père le voulait garçon, sa mère fille, il sera élevé comme le garçon
qu'il est, mais non comme la fille que sa mère voudrait.
Homme brillant, il poursuivit ses études à Paris dès 1743, et devint, à l'âge de 21 ans, diplômé en droit civil et en droit canon. Erudit, intelligent, fin lettré et passionné, il saura se
mettre au service du royaume, auprès de Louis XV, en devenant le gardien du "secret royal". Envoyé à Saint Pétersbourg, à la cour de Russie, il se montre parfait dans un rôle de diplômate et
d'espion auprès de la cour d'Elisabeth, en vue d'établir une alliance entre la France et la Russie. Mais la France lui manque. Il demande son retour. Le roi, qui reconnaît en lui, un homme de
confiance, a pourtant du mal à le rétribuer selon sa valeur et les services rendus à la couronne. Protégé du Comte de Broglie, celui parvient à lui obtenir quelques pensions auprès de Louis XV,
mais celle-ci sont loin de couvrir les dépenses que d'Eon fait pour servir la couronne.
C'est en 1762 qu'il sera envoyé en mission à Londres. Chargé de seconder l'ambassadeur, il devient le secrétaire du Comte de Guerchy, nouvel ambassadeur de France en la capitale anglaise. Si
D'Eon à la faveur des anglais, de la cour, il ne peut s'empêcher de pointer l'incompétence de son supérieur. Toujours garant du secret du roi, le chevalier commence à réclamer son dû à Louis
XV, établissant des comptes sur ses dépenses, ses besoins. S'engage alors deux batailles. La première contre de Guerchy, qui s'achèvera par le départ de ce dernier pour la France ; la seconde
avec le roi Louis XV pour obtenir le paiement de son dû, et ainsi pouvoir régler ses dettes. Mais très vite, les réclamations, les menaces de d'Eon indispose la couronne, qui n'a nullement
l'intention de payer. Le Chevalier est alors considéré comme pris de folie.
Au royaume d'Angleterre, des bruits courts quant à son sexe, les paris sont pris. On demande au chevalier de prouver qu'il est un homme ou une femme. Il devra s'en expliquer au tribunal. Par on
ne sait quelle stratégie, on le déclare femme, ayant conclus qu'il possédait les atouts sexuels féminins.
Une autre bataille se met en route. Louis XV est mort. Le secret est un secret royal bien éventé. Louis XVI n'a que faire de ce que tout le monde pense être un travesti. La cour et le pouvoir
se lassent de ce Chevalier qui provoque des scandales, qui menacent de dévoiler les affaires secrêtes de la cour de France.
Louis XVI envoie Beaumarchais pour négocier avec d'Eon. Les deux hommes jouent un jeu de dupe. Beaumarchais se moque de celui qu'on appelle désormais la Chevalière. Enjoleur d'un côté, il la
rudoie par derrière. D'Eon, avec l'âge se fait à la fois suppliant, il veut rentrer dans ses terres de l'Yonne, et de l'autre plus succeptible. La Couronne doit lui payer ce qu'elle lui doit, à
lui, capitaine des Dragons, serviteurs du secret royal et autres titres. Mais Louis XVI a bien d'autres chats à fouetter. Toujours est-il que les amis de d'Eon parviennent à lui rendre un peu
de raison, ou plutôt à le convaincre de faire le dos rond. Il finit par accepter de rentrer en France, sous le costume de la femme que lui-même a fait reconnaître qu'il était.
La fin de sa vie sera une suite de mépris, on le ridiculise, on l'humilie. Il finit par se retirer dans ses terres de Tonnerre, ne rêvant qu'à reprendre son uniforme de capitaine des dragons,
pour servir la France. Ne servant à rien, il obtint un retour à Londres, pour régler ses affaires. Pendant ce temps, la Révolution éclate, d'Eon perd sa pension, la misère s'installe. Il vit de
la charité de ses amis anglais. Peu à peu, il gagne un maigre revenu en faisant des démonstrations d'escrime ; il vend ses nombreux livres, sa bibliothèque et meurt le 21 mai 1810 dans la
pauvreté.
Deux jours plus tard, révélation, d'Eon était un homme, un homme avec un service trois pièces parfaitement constitué. Le mystère est levé.
Ce que j'en ai pensé :
Ma première impression fut que l'auteure, Evelyne Lever, a écrit ce livre un peu à contre coeur. Elle a rédigé ce livre en mémoire de son mari, Maurice, dont le projet d'historien était de
raconter d'Eon. L'aurait-il fait comme elle ? Chacun ses héros et il est évident que d'Eon n'est pas un des héros d'Evelyne Lever. J'ai ressenti comme une amertume à l'encontre de cet homme, à
la vie si particulière, un jugement bien dur, à mon sens.
Ce livre est une biographie. Il s'appuie donc sur des documents concrêts, vérifiables. Mais l'auteur ne peut s'empêcher de donner son opinion à travers de petites phrases "On y découvre un d'Eon favorable aux commerçants, hostile aux financiers, déplorant le nombre de jours chômés improductifs en France. Il admire le modèle donné par les pays
protestants où l'on travaille davantage, ce qui assure un meilleur niveau de vie des citoyens et la prospérité de l'Etat. Il met en garde les dirigeants contre la dépopulation du fait du
célibat considéré comme un fléau, car un Etat ne peut s'enrichir que par la consommation. D'Eon adhérait aux thèses populationnistes de son temps. Rien de particulièrement original dans sa
pensée. Mais c'était la substantifique moelle de ses loisirs. Rien d'autre. "L'étude est un plaisir dans les moments heureux et un refuge dans l'adversité", mettait-il en épigraphe pour se
poser encore une fois en victime." Quelle conclusion difficile de la part d'Evelyne Lever. Bien sûr, je dois m'appuyer sur son livre, et seulement sur son livre.
Bien sûr je ne suis pas historienne, mais quand même. Cette citation est si vrai pour ceux qui aiment étudier, à la fois un plaisir et un échappatoire, que je ne vois pas en quoi écrire cela
est se faire passer pour une victime. Il me semble plutôt que d'Eon apporte là, non pas un besoin de se victimiser mais une clé de sa manière de fonctionner. Ce n'est pas le seul commentaire de
la part de l'auteure qui me laissera perplexe.
Alors oui, d'Eon était un homme ; et oui, il a passé la moitié de sa vie en homme et l'autre moitié de sa vie en femme ; oui, il était érudit ; oui, il réclamait son dû, il se montrait
insistant : oui bien sûr il voulait être payé pour ce qu'il avait donné à la France ; oui tout cela.
D'Eon n'était peut-être qu'un petit noble de campagne, pas suffisamment bien né, et c'est sans doute pour cela que si le Roi s'est servi de lui, il s'est bien gardé de la gratifier comme il
l'aurait fait avec un mieux né. Alors de quoi est réellement coupable d'Eon ? Car il me semble que la question de son sexe, établie manière sûre à sa mort, d'Eon est un homme, un vrai, n'est
pas la question qui maintient le mystère autour de lui. Les véritables questions qui continuent d'animer le mystère du chevalier sont pourquoi a t il maintenu l'ambiguité autour de lui ?
comment se fait il qu'on l'ai "taté" sans se rendre compte qu'il avait tous les attributs d'un homme bien fait ? La grande question qui ne sera pas résolue est de s'interroger sur les
motivations de d'Eon, sur la manière dont il a voulu jouer le jeu de l'ambiguité, et s'y est fait prendre, en en acceptant les conséquences (finir sa vie vêtue en femme), sans ne jamais révéler
que OUI, il est homme, que la comédie a assez duré.
Le seul secret que d'Eon a emporté avec lui, c'est celui là. Pas la vérité sur son sexe, mais les raisons de sa personnalité.
J'ai refermé le livre en me demandant si Evelyne Lever ne nourissait pas à l'encontre de d'Eon, une sorte de mépris dans la manière dont il a vécu sa vie, d'avoir joué de son identité sexuel.
Peut-être a-t-elle trouvé cela "petit", ridicule. Je ne sais. Toujours est-il que je m'interroge malgré tout. Si D'Eon était aussi imbu de lui-même, condescendant, comment se fait-il que les
anglais l'est apprécié, l'ai aidé et soutenu en grande majorité. Les gens même de Tonnerre n'ont jamais douté de l'identité sexuelle de d'Eon, l'enfant du pays et n'ont jamais remis en cause
l'homme instruit qu'il était. Et si d'Eon avait seulement été un homme incompris dans son pays.
Le mystère de d'Eon n'est pas percé. Ses mémoires, ses nombreux écrits, ses nombreuses lettres n'ont pas permis de percer ce qui l'animait. Sans doute parce que cela n'a pas beaucoup
d'importance. Il faut accepter que certains personnages de l'histoire, comme certaines personnes que nous côtoyons resteront à jamais des mystères.
Extraits.
- Plutôt narcissique le jeune d'Eon. Il aime se mettre en scène et ne manque pas d'imagination. Peut-on le prendre au sérieux ? Depuis quelques jours, Tercier en doutait. Il était en effet
averti par ses agents en Allemagne que d'Eon se vantait à tort d'être son parent et de se prétendre chargé de négociations importantes à Saint-Pétersbourg où il portait des présents de grande
valeur."Cette imprudence qui dénote une tête légère et peu réfléchie importe que vous fassiez attention pour la suite", dit-il sévèrement à Douglas.
- Le voyage en Russie et l'appartenance au Secret représentaient une chance inespérée pour l'orphelin de Tonnerre. Cependant sa déception et la détresse morale qui s'ensuivirent furent telles
qu'il voulut repartir pour la France.
- Ce diplomate débutant a tout du petit-maître parvenu, jugeant cette société encore trop immature pour varier ses plaisirs. Reçu dans certaines maisons où l'on parle pourtant un excellent
français, il se prend à regretter les salons parisiens où la conversation est un art véritable. Il reproche à ses hôtes de mener une vie oisive et sans but, dont les intrigues font le principal
sujet d'intérêt.
- Si la main qui tient la plume est celle d'un homme, la sensibilité qui la guide appartient à une femme.
- (Beaumarchais écrit: ) "C'est une espèce fort dangereuse qu'une bête triste qui rumine, lui dit-il ; et l'Amazone est cette bête-là ; elle n'a d'ailleurs rien de sacré sur terre, ni liens, ni
serment, ni promesses, ni amis : elle mentira, calomniera, fera juger, fera faire des affidavits, des procès-verbaux, des testaments de mort ... rien ne lui coûtera, pas même les
délations."
- Fuyant la calomnie et la publicité, d'Eon passait alors le plus clair de son temps chez son ami lord Ferrers. Le procès l'avait écoeuré. Le mystère de son identité sexuelle n'était ni un
délit ni un crime. Il ne relevait pas de la compétence d'un jury. Si le chevalier appartenait bien au sexe féminin, il n'avait pas revêtu l'uniforme pour faire scandale. Il avait donné sa
propre version du travesti sous lequel il avait vécu ; qu'on ait livré sa personne à une curiosité malsaine, insultante, le bouleversait au plus profond de son être. Jusqu'alors, il avait joué
sur l'ambiguïté de sa nature et se plaisait à entretenir le doute. Des juges avait osé décider de son identité.
- Ce qu'il y a de plus accablant pour moi est la multitude de questions que les hommes me font et surtout nos dames de la cour et de la ville. Elles sont si multipliées et si rapides dans leurs
demandes qu'elles me font toutes à la fois que je ne réponds plus qu'à la dernière question qui m'est faite par la plus jolie femme. Un soir, un jeune seigneur lui demanda si elle (le chevalier
d'Eon est reconnue comme femme) savait filer et coudre. "Non, lui dit-elle, M. le marquis, je ne sais que découdre et enfiler." Et l'aimable assemblée de l'applaudir pour la plus grande
confusion de blanc-bec.
- Hélas Monseigneur, répondit d'Eon, je ne sais ce que j'ai fait à Dieu qui ne m'a donné un coeur de femme. Aujourd'hui je sens bien qu'il est plus avantageux pour moi d'être une bonne fille
qu'un mauvais garçon, mais si je n'eusse pas eu la passion des armes et du cheval, je ne serais jamais devenu capitaine des dragons [...] chevalier de Saint-Louis, ministre plénipotentiaire de
France [...] mais à force de combattre à pied ou à cheval, à force de travailler jour et nuit, je suis devenu une espèce de comte de Broglie bon au poil et à la plume pour le service secret et
public de Louis XV selon sa volonté, sa direction et son bon plaisir. Je ne suis plus aujourd'hui qu'une pauvre demoiselle suivant à la piste les femmes de la cour et du palais de la reine à
Versailles, où je vais demeurer incessamment pour mon gain ou pour ma perte. Tel est mon sort présent et à venir que j'estime autant qu'un billet de la loterie royale [...]. Je vois que tout le
bonheur ou le malheur qui est venu au-devant de moi à ma rencontre dès ma jeunesse ne m'est arrivé que par la permission de la Providence et que cette Providence est la suprême intelligence qui
conduit toutes choses. Il est certain qu'il faut s'abandonner à Dieu, mais qu'il ne faut pas s'attendre tellement à al Providence qu'on ne fasse rien de son côté."
- Tout en faisant des efforts extraordinaires pour se persuader qu'il appartient au genre qui n'est pas le sien, il réinterprête la religion catholique d'une façon très personnelle, en essayant
de concilier grâce et prédestination afin de se persuader qu'il peut faire son salut.
D'autres part l'allusion énigmatique à sa robe d'innocnece, souvent répétée dans ses écrits, met en évidence sa volonté de se métamorphoser réellement en femme; Mais cette volonté ne se
manifestera qu'au moment où il aura perdu tout espoir de garder ses vêtements masculins. Erudit, s'étant nourri de toute la littérature "féministe" existant, il se réfère sûrement à des rites
des passage vestimentaires qu'il réinvente à sa façon.
- Vêtue de robes très sages, elle recevait chaque matin son barbier qui la rasait de près. Pour les Tonnerrois, sans l'ombre d'un doute, d'Eon était bien un homme. On ne s'étonnait même
plus de cette transformation insolite. D'Eon était non comme Dieu l'avait voulu, mais comme le roi (Louis XVI) l'avait ordonné. Si les voies du Seigneur sont impénétrables, celles du
monarque paraissaient inexplicable.
Ce que vous en dites