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12 mars 2009 4 12 /03 /mars /2009 06:34
"Vestige de l'Ancien Régime, ignorant les Lumières naissantes, le libertin de Laclos séduit toujours : Les Liaisons dangereuses sont au programme du bac.



Au cinéma, il y eut la beauté fragile de Gérard Philipe dans un film consternant de Roger Vadim (1959), auquel pourtant Roger Vaillant avait apporté son concours ; le visage insolent et inquiétant de John Malkovich dans le chef-d'oeuvre de Stephen Frears (1988) ; et d'autres incarnations moins mémorables, comme celle de Colin Firth dans le Valmont de Milos Forman (1989)). Le sulfureux vicomte, animé par Choderlos de Laclos dans son unique roman, est solidement installé dans notre imaginaire littéraire, quelque part entre Dom Juan et le marquis de Sade, moins mythique que l'un, plus fréquentable que l'autre. Quoique ...

Valmont est un homme de mots, roman par lettres oblige. Il jouit de ses saillies d'épistolier hors pair autant que des corps qu'il conquiert, aristocrate qui a remplacé l'usage des armes, honneur de sa classe, par celui de ses attributs virils. D'ailleurs les armes ne lui réussissent guère : Valmont meurt dans un duel, tué par le jeune Danceny pour avoir souillé en la dépucelant la jeune fille que celui-ci aimait, l'assez niaise Cécile Volanges. Avant cette fin tragique, s'est déployé l'une des intrigues les plus retorses qui aient jamais germé dans la cervelle d'un romancier, au demeurant brillant officier qui applique l'art de la guerre à la stratégie amoureuse. Pour se venger d'un amant qui la délaisse, la marquise de Merteuil charge Valmont de séduire la promise de celui-ci, la jeune Cécile. Merteuil et Valmont ont été amants, sont restés amis, et, entre roués, ces petits services ne se refusent pas : un jeu d'enfants pour Valmont qui va corrompre la jeune fille. Mais cette victoire est trop facile : Valmont convoite la Présidente de Tourvel, une prude passionnée dont la conquête est autrement plus difficile et digne de lui. A force d'assauts répétés et vains, il finit par tomber amoureux, fatale erreur. Blessé de cet amour partagé, Merteuil, ce "Tartuffe en jupons" selon Baudelaire, lui lance un défi : si Valmont abandonne la présidente, elle sera de nouveau à lui. Fouetté par un reste de désir pour la marquise, Valmont accepte ce piège tendu ; il quitte la présidente de Tourvel, qui en meurt de consomption, et Merteuil se refuse à lui.

Valmont n'est certes pas Dom Juan, sinon un Dom Juan dont le défi n'est plus que social. Dom Juan est un mythe universel, Valmont un personnage élevé au rang d'archétype. Il est le produit et l'emblème d'un moment d'histoire, celui de l'Ancien Régime agonisant, dont l'élite réduite à l'inaction transforme ses frasques publiques en turpitudes privées. Les personnages de Laclos macèrent dans le monde étouffant d'une société où l'on aime par ennui et où l'on baise par vanité, à moins que ce ne soit l'inverse.

Valmont est la figure la plus saisissante de la dégradation et de l'inversion des valeurs chevaleresques et courtoises. Grand seigneur, méchant homme, c'est une intelligence perverse. Il est le révélateur du pourissemant d'une société, mais surtout des mécanismes du désir masculin, d'un jeu érotique qui est une véritable guerre : le sexe qui force est semblable à la lame qui frappe. Jusqu'au moment où la mécanique se grippe : la mort de Valmont en duel est sans doute un suicide par désespoir amoureux et une acceptation de sa défaite. Car Valmont, gueule cassée du libertinage qui a trouvé son maître sinon sa maîtresse en la personne de la marquise de Merteuil, est aussi l'une des premières victimes littéraires de la guerre des sexes et de la pensée des Lumières, celle qui voit poindre la naissance du féminisme."


Par Bernard Fauconnier.
Le Magazine Littéraire.
N° 480 (novembre 2008)
P 92.

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Published by Catgirl - dans Citations
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commentaires

qing et rene 16/03/2009 02:48

Bonjour depuis canton (Guangzhou) Sud de la chine.
la guerre des sexes bien resumee
Bonne journée du lundi amitiés de canton
Qing et rené
A bientôt sur: http://belgique-chine.over-blog.com
La Chine hors des sentiers battus, par le tourisme.

Catgirl 16/03/2009 06:12


hello les cantonais !!!

il faut que je trouve le temps d'une visite ;)

pleins de bisous


Dam 13/03/2009 20:58

Tu comprends pourquoi j'aurais fait un mauvais professeur de lettres !Bon courage à ta soeur pour le Bac. Cela va passer vite, de mars à juin... Heureusement que je ne confonds pas libertinage et pornographie, car je serai scandalisé qu'un livre pornographique soit au programme du bac !Fut un temps où certaines familles de la haute interdisaient à leurs filles de lire des romans d'amour, sous prétexte que ça faisait des femmes amoureuses non préparées à la dure loi de la fidélité et de la maternité. D'où le scandale Bovary.Et puis fut un autre temps où l'on encourageait les femmes à lire des romans d'amour pour qu'elles évitent de se plaindre de la dure loi que des hommes imposaient.Bref, le libertinage ne signifie pas toujours liberté...J'ai toujours eu un faible littéraire pour le marivaudage. Mais là, je vais passer pour un paon, alors je m'échappe après avoir déposé sur ta joue un baiser furtif :0010:

Catgirl 13/03/2009 21:05


pendant que les femmes rêvent en lisant des harlequins ou autres barbara cartland, elles ne pensent pas à se révolter, elles râlent tout au plus, bougonnent et
acceptent.

les femmes qui lisent sont dangereuses, souviens-t-en ;)

bisous monsieur le Professeur d'Histoire


Dam 12/03/2009 21:46

Pfiou ! Je me suis accroché pour tout comprendre. Je n'ai pas lu le livre mais j'ai vu le film avec Malkovitch, alors je crois que je suis mal parti pour avoir mon bac.Cependant, le passionné d'Histoire y a trouvé quelque intérêt. Notamment, le besoin de réinscrire le libertinage dans son contexte historique. Ce que tu as mis en caractères gras, c'est donc très intéressant. Je ne sais pas si c'est juste, parce que je ne connais pas bien l'oeuvre et ce n'est pas ma période préférée. De plus, ce sont là des personnages littéraires. Et je préfère les laisser dans leur univers de lettres plutôt que de les retrouver dans notre univers des êtres.Cet article m'a intéressé : il me fait penser à la Cour du roi, que le roi enferme à Versailles. Et comme la Cour, isolée du peuple, isolée du monde, s'ennuie, elle s'invente des jeux. Je pense à Marie-Antoinette qui, à l'intérieur de sa prison dorée, se réinvente le monde à l'intérieur du sien et joue le rôle de bergère au lieu de voir le vrai monde et de s'intéresser aux vraies bergères. Je me demande ce qui s'est passé dans sa tête lorsqu'en 1789, le monde et les vraies bergères l'ont forcé à les regarder vraiment dans les yeux. Tellement les yeux dans les yeux qu'on a fini par brandir sa tête pour être sûr qu'elle voit bien.La conclusion de l'article ne m'a pas convaincu. Je ne cherche pas la naissance du féminisme. Dans tous les temps, il y a des femmes qui se sont battues pour se faire une place dans les sociétés patriarcales car elles existent depuis l'Antiquité. Et aujourd'hui, qu'est-ce que le féminisme, celui qui revendique une journée de la Femme, ou celui qui trouve qu'une journée de la Femme est scandaleux ? Je trouve donc dommage que l'article, après avoir montré que l'oeuvre de Choderlos de Laclos est révélateur d'une société, nous annonce la guerre des sexes et un féminisme moderne. Mais c'est une critique d'historien qui vient de lire ailleurs que Louis XVI aurait fait un bon président, que Marie-Antoinette est une Carla Bruni qui n'a pas eu la même chance. Et bientôt, on nous dira que Jésus est aussi à l'origine du féminisme !!!Merci pour m'avoir fait lire cet article du Magazine Littéraire. Comme tu le vois, après mon commentaire, je mérite une mauvaise note en Lettres ! J'espère avoir mon bac au rattrapage, grâce à l'histoire ;)Aujourd'hui, j'imagine que cette forme de libertinage existe encore dans un monde à rollex qui n'a pas d'autre préoccupation que de cultiver les mouches sur leur joue.Je suis d'accord avec ce qui est dit ici : le libertin n'est pas un personnage universel, mais un personnage appartenant à une classe sociale précise, avec ses propres codes.Je finis d'écrire pour m'échapper sous d'autres couvertures que celles de l'illustration. Bisous.

Catgirl 13/03/2009 06:27


c'est ce qui m'a intéressé dans cet article le fait qu'il le place dans un contexte historique pour expliquer qui est Valmont par rapport à notre histoire. Pour le
féminisme, je pense que s'il affirme cela dans ce magazine littéraire, c'est que c'est vrai dans la littérature, que la Merteuil est un avant goût d'une féminisme que l'on retrouvera plus tard, et
que l'on n'avait pas encore vu en littérature, et non dans la société ;) qui là, évidemment avait vu d'autres femmes se battre pour leurs droits.

tu te places dans un regard historique par rapport à la littérature, alors qu'ici la littérature remet l'histoire dans son oeuvre. la différence est importante. Lisa étudie les liaisons dangereuses
pour son bac, il me semble. j'avais étudié manon lescault de l'abbé prévost. je n'avais pas fait les liaisons dangereuses à l'école, je suis donc contente d'avoir lu cet article qui m'ouvrait une
perspective historique à l'intérieur de la littérature.

quant à Jésus, on dit que c'est le premier anarchiste. moi, je dis que Jésus était Jésus, pour le reste, ce sont les hommes qui ont mis des étiquettes ;)

aujourd'hui, je pense qu'on mélange tout, surtout le sexe "facile et cru" et le libertinage. on confond érotisme et pornographisme, on confond plaisir corporel et sexe dur ...
je crois que le véritable libertinage dans le sens de sade, Laclos et ceux de l'époque n'est que le fruit de certains adeptes.

bonne journée, bisous


honorius 12/03/2009 11:31

Ah Gérard Philippe ! j'aime bien aussi l'illustration.... Bonne fin de semaine et gros bisous du grand Maître

Catgirl 12/03/2009 17:33


bisous Jacques


Jean-Yves 12/03/2009 07:06


Si Choderlos de Laclos a permis une nouvelle approche et approfondie du sentiment, du comportement amoureux et de la sexualité, je reconnais que cela ne me touche pas : un « sexe qui force est semblable à la lame qui frappe » : comme Bernard Fauconnier dit vrai.

Catgirl 12/03/2009 17:35


ce qui m'avait intéressé, c'est la manière dont il se prend à son propre jeu, le fait qu'il finisse par tomber amoureux, et au final il perd tout ... parce qu'il a
oublié l'essentiel.

bisous



Mon Grenier