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23 janvier 2010 6 23 /01 /janvier /2010 11:04
Lettres de delation

Le spectacle :

Un homme surgit, nu, sorti de nul part, dans un brouillard de quai de gare, dans le bruit d'une locomotive qui se met en marche. Des valises suspendues, une chaise, un rideau de velours rouge. Des lettres qui surgissent de partout, des mots, des dénonciations. Chacun y va de sa raison pour dénoncer, qu'il soit pauvre ou notable, qu'il souffre ou non de mots/maux de la société. Accompagné par le musique déchirante des violons , en alternance avec le bruit des marches nazies, ces lettres nous crachent à la figure, une réalité sociale passée mais aussi présente.


Ce que j'en ai pensé :

Thème particulièrement grave et dérangeant, remettant en cause bien de nos petits comportements au quotidien, nous nous rendions à ce spectacle avec quelques appréhensions, nous demandant à quelle sauce nous allions être mangés, si cela n'allait pas plomber notre week-end. En bref, nous nous attendions à un spectacle lugubre, austère voire macabre.

Nous sommes ressortis enchantés, ravis, et bluffés aussi. Le thème, hélas, n'a rien de nouveau, rien d'exceptionnel. Tout a été dit sur cette période de notre histoire. Ou presque. Ce qui est nouveau depuis quelques années, c'est la manière dont le sujet est traité. Il ne s'agit plus de juger les comportements des uns et des autres, il ne s'agit plus de donner une vision manichéenne de cette période, il s'agit bien au contraire, de faire comprendre aux gens, au public, à l'humanité, que nous ne sommes rien pour juger, que chacun a ses raisons de se comporter ainsi, bonnes ou mauvaises, mais que rien n'est aussi simple que les apparences, rien n'est jamais simple.

"Lettres de délation" n'a pas pour but de dénoncer une fois de plus ce que nous savons tous, il s'agit d'apporter un témoignage du comportement humain, dans une situation difficile.

Nous connaissons les faits. Des lettres ont été envoyées aux administrations du régime de Vichy, dénonçant israëlites, communistes, tziganes, homosexuels et j'en passe. Ce qui est intéressant c'est de savoir que tout le monde a été auteur de ces drames humains. La jalousie, la vengeance, la colère, la haine, l'anti-sémitisme, le principe d'être "un bon français", l'envie et j'en passe, sont autant de motivation qui sont les moteurs de réponses à certains appels des autorités.

Ce qui donne une autre dimension à ce témoignage, c'est incontestablement la remarquable mise en scène et le jeu formidable de François Bourcier.

André Halimi publie son livre La Délation sous l'Occupation. François Bourcier met ce livre en scène et le joue à partir de 2005, pièce qu'il présente au Festival d'Avignon, et grâce à laquelle il obtient le Molière 2006 des Etudiants. La manière dont il incarne ces messieurs et madames tout le monde, issus de toutes les catégories sociales et intellectuels est époustouflante. Ce spectacle n'a rien d'une super-production, un décor simple mais suffisamment évocateur pour rappeler les drames des raffles, des déportations, le rôle des déplacements de population. La présence des valises, du bruit de gares, de chemins de fer, les violons déchirants s'opposant aux marches nazis, la voix d'Hitler, chaque détail rappelle ce qui est arrivé, donne toute sa force et sa puissance aux lettres.


20071010 DNA011424

Rien n'est inventé, chaque lettre est véridique. Ce sont des documents reccueillis et autentifiés. Ils ne peuvent être niés, personne ne peut crier à la propagande. Il s'agit bien ici, de montrer qu'une population à des réactions en fonction d'un contexte, que cela existe réellement, même si nous ne pouvons souvent y voir qu'une monstruosité.

François Bourcier, par son remarquable jeu de comédien, incarne tour à tour des personnages parfaitement différents. Son arrivée sur scène, en nu intégral, peut évoquer selon les uns ou les autres, la naissance de l'homme, vierge de tout, dans un monde où les règles s'inscrivent souvent malgré nous. Son trait forcé, des marches hitlériennes, qui s'alternent avec les pas de danses yiddish, n'est pas sans rappeler le personnage du Dictateur de Charlie Chaplin.

Quand le comédien fait mine de lire les lettres, le nez collé dessus, le visage caché par le courrier, il rappelle au spectateur, à la fois le caractère anonyme de bien des lettres, mais aussi les masques vénitiens blancs, ou chacun de nous pourrait être l'auteur de la dite lettre, chacun de nous, nous-même, notre voisin, un membre de notre famille.

Le spectacle, esthétique, symbolique, incarné, ou l'humour a aussi sa place, s'est enrichi au fil des représentations, qui durent depuis ... cinq ans. Des lettres de délation sont venues s'ajouter, notamment celles sur la déportation tzigane, fourni par un étudiant dont la thèse portait sur le sujet ; l'homosexuel a lui aussi fait l'objet de délation, mais aucunes lettres n'ayant été retrouvées, puisque les archives furent détruites sur demande du gouvernement dans les années 60, le comédien a choisi d'introduire dans le spectacle la traduction d'une partie du discours homophobe de Himler, en alternance avec le discours d'Hitler en allemand.

delation 01

Quant à la dernière lettre de délation, une lettre toute aussi véridique que les autres, elle ne date pas de l'occupation, mais en reprend les termes, les sujets, la violence ... elle fut remise au comédien par le maire d'une ville bien française, lettre qu'il avait reçu, lettre datée de 2004. Lettre qui a tout son poids, encore aujourd'hui, où le gouvernement nous abreuve d'un débat sur l'identité nationale, à quelques semaines des élections régionales.

La délation ne fut pas que le fait de l'Occupation. C'est un fléau qui sévit toujours, pour des raisons qui sont les mêmes qu'à l'époque. La haine, le racisme, la jalousie, l'envie, la souffrance, etc.




Au cours du spectacle, les mots dits, écrits par d'autres, me renvoyaient à des discours que j'entendais, que j'avais entendu, au point que je finis par m'interroger sur mes propres discours.



Sommes-nous tous, inconsciemment ou non, des délateurs ?



Nous avons vu ce spectacle au Centre Culturel de Taverny, banlieue parisienne, samedi 16 janvier 2010.
Les applaudissements cessèrent lorsque François Bourcier, après quatre rappels, pris la parole pour apporter quelques précisions sur l'évolution du spectacle, qu'il a su mettre en scène et jouer, sans le rendre moralisateur ou diabolisant.
François Bourcier, seul sur scène, est accompagné par trois voix off, celle de Catherine Allegret, Francis Lalanne et Jean-Claude Dreyfus.

François Bourcier joue également la pièce Résister, c'est exister, où il incarne un personnage contraire à celui (ceux) de Lettres de délation.

saison resister




Merci à Sandrine pour les invitations.

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commentaires

Christian VANCAU 06/01/2011 19:09



A propos toutes mes tentatives pour insérer cette video Résister c'est exister" dans mon article sur Overblog ont échoué. Pouratnt Jean-Max Peteau m'avait fourni son lien. Auriez-vous un tuyau



Catgirl 07/01/2011 11:30



D'habitude, je prends le lien de la vidéo, et ensuite, dans l'article, je clique sur "insérer une vidéo", la page s'ouvre et je mets le lien, je valide, et
normalement, la vidéo est incluse dans l'article.


Je ne vois pas comment faire autrement.






Christian VANCAU 06/01/2011 19:06



Vous me direz ce que vous en pensez. Il est aussi sur FB, 3 fois même. Amicalement



Catgirl 07/01/2011 11:54



je viens de le lire, et j'ai pris la référence du dvd !!!


a bientot



Christian VANCAU 29/12/2010 06:28



Très bel article Cat. Je suis en train d'en rédiger un sur Overblog, concernant le DVD "Des Ombres et des Lumières"de Jean-Max Peteau qui est un ami et qui est au courant.Je suppose que vous ne
voyez pas d'inconvénient à ce que je cite des extraits de votre article, dans le mien, en vous mentionnant, vous, ainsi que votre lien, bien entendu


Merci d'avance



Catgirl 06/01/2011 18:53



Merci à vous.


Je retrouve le net aujourd'hui, je me mets à jour.


 


Bonne année



Mon Grenier