Le livre :
Totto-Chan vient d'entrer à l'école, mais très vite elle est renvoyée parce qu'elle ne s'adapte pas à la pédagogie. Totto-Chan passe beaucoup de temps à regarder à la fenêtre pour interpeler les chanteurs de rues, ou parler avec les animaux, ce qui perturbe passablement la classe.
Sa mère réussit à lui trouver une école qui a une approche différente, Tomoe. Le directeur a choisi d'établir la pédagogie sur la rythmique et le partage, laissant de côté la rigidité du système habituel.
Totto-Chan évolue au fil du temps dans cette école surprenante qu'elle intègre en 1940 et qu'elle quittera en 1945 car Tomoe brûlera sous les bombardements américains.
Ce que j'en ai pensé :
Cette petite fille particulièrement curieuse de la vie, dénuée de méchanceté est particulièrement attachante. Totto-Chan est en réalité Tetsuko Kuroyanagi. L'auteur, marquée par cette expérience pédagogique qui a sans doute été déterminante dans sa vie, choisit de rendre hommage au directeur de cette école, Sôsaku Kaneko. Cet homme a la formation musicale, décide de devenir instituteur en école primaire. Il voyagea notamment en Europe pour découvrir des techniques d'apprentissage différentes, notamment basée sur la rythmique. A son retour, il fonda l'école Seijô, puis celle de Tomoe. La devise de cet homme était de ne pas formater les enfants au moule de la société mais de leur permettre de s'épanouir et de valoriser leur personnalité, leurs points forts.
Tetsuko Kuroyanagi, si elle avait suivi le cursus classique, n'aurait pas été la même jeune femme épanouie. Imaginez quand même qu'elle fut renvoyée de l'école primaire. L'école de Tomoe lui permit de cultiver sa curiosité du monde extérieur, tout en acquérant les programmes éducatifs obligatoires.
Je me suis demandée si aujourd'hui une telle école, un tel système éducatif basé sur l'autonomie de l'élève pouvait fonctionner. Et pourtant, j'aurais adoré être dans une telle école, moi qui me suis si ennuyée à l'école primaire ... J'ai l'impression que dans notre société, telle qu'elle se construit, cette école est une utopie. Et puis, il faut aussi prendre en compte l'implication et l'éducation des parents eux-mêmes.
Ce livre, qui traite principalement de la pédagogie de Tomoe et de Monsieur Sôsaku Kaneko, mêle également les événements de l'histoire japonaise et internationale. Tetsuko Kuroyanagi, qui débute son histoire en 1940, au moment où elle entre à Tomoe, parle aussi de ce qui se déroule en Europe. La façon dont elle évoque les événements se distingue, non pas la minimisation des faits, mais plutôt par la manière dont la petite fille qu'était Totto-chan à l'époque, les perçoit. Elle comprenait qu'il se passait des choses graves en Europe, que des gens s'exilaient, même si elle ne savait pas pourquoi. L'auteur évoque les bombardements de Tokyo, la guerre du Pacifique, les soldats blessés, mais aussi l'exil de certaines personnes parce qu'il n'avait pas la bonne religion, ainsi que la présence en Europe d'un homme terrible pour l'humanité. Mais ce livre n'étant en aucun cas un livre historique, mais bien un livre auto-biographique, dont le but est de rendre hommage à monsieur Sôsaku Kaneko, l'auteur ne pouvait faire une place large aux événements historiques, autrement que comme elle les a vécu.
Un livre très agréable qui prône le droit à la différence, à une pédagogie de valorisation des êtres, leur épanouissement.
Citations :
- Sa joie de vivre et sa nature distraite lui donnaient le masque de l'innocence. Mais au fond d'elle-même, elle avait néanmoins la vague impression d'être plus ou moins exclue et d'être jugée plus sévèrement que les autres enfants.
- Ainsi, l'idée ne serait jamais venue à un enfant de dire qu'il n'aimait pas ce qu'on lui servait, ni même de chercher à savoir qui avait le meilleur déjeuner ou le moins copieux. Tout ce qui intéressait les enfants était de savoir s'ils avaient bien "quelque chose de l'océan et quelque chose de la montagne", et le seul fait de satisfaire à la double exigence suffisait à déclencher les rires et les cris de joie.
- En réalité, le directeur ne voulait pas que les enfants entretiennent une curiosité malsaine vis-à-vis du corps de leurs camarades de l'autre sexe, et il trouvait contraire à la nature de vouloir à tout prix cacher sa nudité. C'est pourquoi il leur permettait de se baigner nus. Mais il voulait aussi leur faire comprendre que tous les corps étaient beaux à voir. Certains élèves de Tomoe avaient eu la polio, comme Yasuaki-chan, ou souffraient de problèmes de croissance, mais le directeur était convaincu qu'en jouant nus avec leurs camarades, ces enfants pourraient surmonter leur honte et leurs complexes d'infériorité. De fait, les élèves handicapés, assez timides au début, se détendaient vite et n'éprouvaient plus la moindre gêne une fois pris au jeu.
- Le directeur était convaincu qu'elle permettait aux enfants de développer au mieux leurs aptitudes naturelles, sans pâtir de l'influence des adultes de leur entourage. Il reprochait à l'éducation contemporaine, trop axée sur les mots, d'avoir rendu les enfants incapables de percevoir la nature de façon instinctive, d'entendre Dieu leur parler à l'oreille, en un mot, de ressentir l'inspiration divine.
"Une grenouille qui saute dans un étang : qui n'a jamais assisté à pareille scène ? Pourtant, seul Bashô a pu écrire : Le vieil étang
Une grenouille plonge
Le bruit de l'eau !
- Le gouvernement avait ordonné un peu plus tôt d'envoyer les écoliers rendre visite aux soldats hospitalisés par groupes de trente environ. Le système commençait à se mettre en place petit à petit : chaque école devait désigner deux ou trois élèves, voire un seul pour les établissements de petite taille comme Tomoe, et éventuellement un enseignant chargé de conduire le groupe tout entier.
- Chaque enfant vient au monde avec une nature foncièrement bonne qui, avec le temps, peut se dégrader en fonction de son environnement et de l'influence des adultes de son entourage. Il faut donc trouver cette "bonne nature" et la cultiver au plus vite pour faire d'un enfant un individu à part entière.