Je suis entrain de lire Femmes amoureuses de D.H. Lawrence, livre qui traite de la relation humaine entre l'homme et la femme, entre l'homme et sa femme, entre la femme et son homme. Nous sommes à une autre époque qui nous paraît l'Antiquité, une époque où l'homme et la femme se plaisaient, se mariaient et apprenaient à se connaître une fois unis, avec tous les risques que cela pouvait comporter. Rien de simple en soi. Une démonstration que le couple, c'est bien 1 + 1 = 3 et non 1 + 1 = 1. Mais en plus du couple, vient s'ajouter l'enfant, les enfants. Une entité inconnue, une chair de sa chair qu'il faut également apprendre à apprendre. On parle souvent de la femme et de son enfant, mais la place du père face à cette "chose" qu'on lui présente et qui a déjà connu sa mère durant neuf mois. Rien n'est évident. Rien n'est simple.
"Dès le début, l'enfant provoqua chez le jeune père une émotion forte et profonde qu'il osait à peine s'avouer tant elle était puissante et émergeait de l'obscurité qui était en lui. Quand il entendait pleurer l'enfant, la terreur l'envahissait, trouvant en lui un écho venu de profondeurs insondables. Lui fallait-il reconnaître en lui de telles profondeurs, périlleuse et imminentes ?
Il prenait l'enfant dans ses bras, il faisait les cent pas, troublé par les cris de sa propre chair, de son propre sang. C'était sa propre chair, son propre sang qui pleurait ! Son âme se soulevait contre la voix qui jaillissait brusquement en lui des profondeurs de son être.
Quelquefois pendant la nuit, l'enfant pleurait sans cesse, lorsque la nuit était profonde et que le sommeil oppressait Will. A moitié endormi, il étendait la main pour la poser sur le visage de l'enfant et l'empêcher de pleurer. Mais quelque chose arrêtait son geste, il y avait quelque chose d'inhumain dans ces cris continuels, intolérables. C'était tellement impersonnel, sans cause, ni raison ! Pourtant, il s'en faisait directement l'écho, son âme répondait à cette folie. Cela l'emplissait d'une terreur presque frénétique.
Il apprit à s'y résigner, à se soumettre aux terribles sources oblitérées qui étaient à l'origine de sa chair. Il n'était pas ce qu'il pensait être ! Alors autant être ce qu'il était, inconnu, puissant, ténébreux.
Il s'accoutuma à l'enfant, il savait comment soulever et tenir le petit corps en équilibre. Le bébé avait une belle petit tête ronde qui l'émouvait violemment. Il aurait combattu jusqu'à la dernière goutte de son sang pour défendre cette tête ronde, parfaite, esquise.
Il apprit à connaître les petites mains et les pieds, les étranges yeux brun doré, qui regardaient sans voir, la bouche qui ne s'ouvrait que pour pleurer ou têter ou montrer un drôle de sourire dépourvu de dents. Il pouvait presque comprendre les jambes pendantes qui lui avaient répugné au début. Elles envoyaient de curieux petits coups de pied, elles avaient une douceur particulière.
Un soir brusquement, il vit la minuscule créature rouler nue sur les genoux de sa mère et il en était malade de la voir si totalement impuissante, si vulnérable, si étrangère à tout ; dans un monde aux surfaces hostiles, aux altitudes variables, si vulnérable et nue en tous points. Pourtant, elle était gaie. Et pourtant, ses cris affreux et aveugles, n'exprimaient-ils pas la terreur d'être si totalement livrée, absolument impuissante. Il ne pouvait supporter de l'entendre pleurer. Son coeur se serrait, en garde contre l'univers entier.
Mais il attendait que passe l'épouvante de ces journées ; il voyait venir la joie. Il voyait la délicieuse petite oreille fraîche et crémeuse du bébé, quelques cheveux bruns frictionnés, pareils à de la bourre de soie aux tons de bronze, à de la poussière de bronze. Et il attendait que l'enfant fût sienne, qu'elle puisse le regarder et lui répondre. Elle avait une existence à part entière, mais elle était son propre enfant. Sa chair et son sang vibraient avec elle. Il serrait le bébé contre sa poitrine en riant d'un rire retentissant et passionné. Et l'enfant le reconnaissait.
Lorsque les yeux nouvellement ouverts, à l'aube de leur vie, le regardaient, il souhaitait que ceux-ci le perçoivent, le reconnaissent. Alors,, il se sentait confirmé. L'enfant le reconnaissait, une curieuse grimace rieuse déformait son visage en le voyant. Il la pressait contre lui, en applaudissant avec un rire triomphant.
Les yeux bruns doré de l'enfant s'éveillait graduellement, se dilataient à la vue du visage brun et rayonnant du jeune homme. Elle connaissait mieux sa mère, elle réclamait surtout sa mère. Mais la joie la plus vive, la plus éclatante, elle la réservait à son père."