Extrait de l'article Le Pastiche, à la manière de Pascal Quignard.

"[...] Je patientais dans un bureau de poste du Havre. Un homme s'agaçait devant le guichetier : "Elle n'a pas reçu ma lettre ! Cela fera dix jours demain ! Du courrier, des relevés, mais pas ma lettre ! Pourquoi une facture arrive-t-elle toujours avant une lettre d'amour, avant une simple promesse d'amitié - une carte postale qui dit que tout va bien ?" Le guichetier répondit en soufflant : "C'est le Cédex."
Petit mot qui fait grec, que la poste française inventa pour aller plus vite - toujours plus vite. Cedex : Courrier d'entreprise à distribution exceptionnelle.
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Freud avait un mot qui s'oppose au Cedex : Le Spannungsbogen, l'action de bander un arc et d'attendre avant que la flèche ne parte. C'est le délai qui sépare le désir du geste qu'on fera pour le combler. Le délai qu'on s'accorde entre acquérir un livre et le lire ; entre faire des phrases dans sa tête et les écrire. Bataille proposait comme Spannungsbogen le fait de monter des escaliers avec une prostituée. C'est cela qu'il voulait payer - et non le lit refait, les seins salis. Il payait pour attendre ses désirs - non pour les atteindre.
Le Cedex du monde adulte, c'est le fantasme très ancien du tout, tout de suite : ce que Freud et sa fille avaient vu chez le petit enfant, et qu'ils avaient espéré soigner avec une bobine qui mettait un certain temps à revenir. Le Spannungsboden, c'est le délai permis par l'économie lente - les pièces jaunes dans le cochon rose. Le délai détruit par l'invention du crédit : il n'y a soudain plus de raison d'attendre.
Définition. Le taux d'intérêt correspond dans nos sociétés au prix à payer pour obtenir tout de suite ce qu'on aurait peut-être pas voulu plus tard.
Hypothèse. Le jour où les lettres d'amour auront un Cedex, la relation amoureuse sera considérée comme une facture à régler.
[...]"
Par Laurent Nunez.
Le Magasine Littéraire. Novembre 2008. N° 480.