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24 mars 2010 3 24 /03 /mars /2010 06:04

sang-d-aquarelle

Le livre :

Constatin von Meck est un metteur en scène de renom. Marié à un star hollywoodienne, Wanda, il ne rêve que de la reconquérir. Nous sommes en 1942, et depuis 1937, von Meck a quitté les USA pour l'Europe nazie. Goebbels le protège, il tourne pour l'UFA. Cependant il refuse de faire des films de propagande contre les juifs, alors il ne tourne que des films mielleux.
Pourtant von Meck a un rêve, il rêve de séduire à nouveau sa femme, et pour cela, un seul moyen, lui donner le rêve de sa vie, la Sanseverina, de La Chartreuse de Parmes. Celle-ci accepte.



Ce que j'en ai pensé :

J'ai été passablement surprise au début par le ton badin, nonchalant, un tantinet "par dessus l'épaule". Au fur et à mesure de ma lecture, je me suis rendue compte que cette légèreté de ton sarcastique correspondait à la manière dont von Meck menait sa vie. Personnage torturé, artiste qui, finalement, ne rêve que de l'amour absolu, il se donne un genre, joue un rôle.
Von Meck ne s'en laisse pas compter, ne s'en laisse pas imposer. Il veut bien tourner des films de troisième ordre mais refuse d'aller à l'encontre de ses convictions.
V. M. a aussi un rapport ambigû avec l'Allemagne. Il est allemand par son père, américain d'adoption quand sa mère a divorcé. Il a dû mal à savoir où se situer 'sentimentalement' par rapport à tout cela. Il n'est pas convaincu par les idées d'Hitler, il veut juste qu'on l'aime, qu'on lui montre, qu'on lui dise. Alors si on ne le célèbre pas aux USA, on le célèbre dans cette Europe nazie.

Il faut le retour de Wanda, mais aussi la présence de Romano, pour qu'il s'interroge réellement sur ce qui se passe, sur cette guerre.
Indirectement il s'engage, en faisant fuir des juifs, en leur trouvant de faux papiers pour les embaucher sur ses films.
Avec Romano, l'ambiguité est encore plus présente. Car si nous ne doutons pas de son amour pour Wanda, on se rend assez vite compte qu'il a, pour Romano, des sentiments qui sont au-delà de ce qu'il imagine. Bien sûr, il ne cache pas son ambiguïté sexuelle, le faisant aimer les hommes comme les femmes ; bien sûr, il fait l'amour à Romano, le laisse libre de ses agissements. Mais il le protège, ce jeune gitan, d'une déportation, et donc d'une mort certaine, en lui teignant les cheveux, en en faisant son assistant sur ses films. Il le protège, ce jeune homme fougeux, sensuel, qui s'engage ouvertement dans la résistance. Les uns profitent de ses larcins pour se nourrir autrement que par les tickets de rationnement, les autres font semblant d'ignorer ses agissements dans l'ombre, les prises de risque qu'il prend.
Très vite, Wanda comprend ce qui lie son mari et ce jeune homme. Loin d'en prendre ombrage, elle en joue, se montrant séductrice par rapport à Romano, parce qu'elle se croit plus importante dans le coeur de von Meck, elle pense que Romano n'est qu'un jouet dans les mains de von Meck, qu'il n'est qu'une passade, un coup de coeur.

Von Meck, lui-même, léger dans ce qu'il a dans la tête, trop focalisé sur Wanda ne prend pas conscience de ce qui se passe avant d'avoir atteint un point de non retour.

Il y a sans doute beaucoup de von Meck, en nous, sur terre. Focalisé à l'extrème sur une chose, au point de ne pas voir que la vraie vie, le bonheur est ailleurs. Rien n'est pire, finalement que de se mettre des oeillères, de refuser de voir qu'il existe autre chose que nous, autre chose en dehors de nous, et d'oublier que la vie peut nous surprendre.

Dès le départ, j'ai été partagée sur mon opinion quant à ce livre. Mon mari pense que c'est parce que j'en attendais beaucoup et qu'il y a une part de déception. Peut-être. Je crois surtout que, même si j'ai trouvé qu'il y avait là un réel exercice de style, de réussir à tenir d'un bout à l'autre, un ton qui se calque sur ce qui se passe dans l'intérieur du personnage de von Meck (passer de la nonchalance à la gravité), j'ai trouvé certaines choses trop caricaturales.



Citations :

- Bien sûr, elle avait les cheveux blonds, la peau rose, l'oeil bleu et naïf alors à la mode en France, quoique moins furieusement qu'en Allemagne.

- Au volant d'une superbe Duisenberg noire décapotable, cadeau d'arrivée de Goebbels et dont il devrait le remercier un peu plus tard, Constantin von Meck sillonnait les rues de la ville en souriant malgré lui : il trouvait à ce Berlin guerrier un air d'opérette. Quinze ans de plateaux, parmi lesquels ceux de Cecil B. de Mille, lui faisaient remarquer certains excès de décor et de mise en scène dans le Troisième Reich : trop de soldats, trop de drapeaux, trop de saluts ! Et dans la rue trop de croix gammées, trop de monuments et trop d'animation guerrière ! Constantin en souriait comme d'une faute de goût.

- Malgré ses vrais papiers volés sur un autre par Constantin et qui le prétendaient allemand, seule nationalité qui en Europe évitait une fouille, Romano était un gitan. Etre juif sous Hitler vous transformait d'abord en coupable puis en un colis que l'étoile jaune transformée elle, en étiquette, expédiait dans des camps inconnus - cela dans une échéance plus ou moins brève ; mais une échéance quand même. Tandis qu'être gitan vous transformait immédiatemment en une cible, le nombre relativement réduit des gens de cette race rendant leur exécution individuelle plus aisée.

- Après leur rencontre, après avoir passé une semaine chez Constantin sans ouvrir la bouche, sans doute rassuré par son indifférence ou fasciné par sa promesse de faux papiers il avait un soir, tranquillement et avec grâce, ouvert pour s'y glisser le lit de son hôte. Constantin, à la grande surprise de Romanon et à la sienne d'ailleurs, l'avait renvoyé dans sa chambre.
  "Quand tu auras tes papiers et de l'argent, avait-il dit au garçon presque vexé, quand tu auras le choix, on verra ..."
  Romanon avait donc dû attendre d'en avoir le choix pour se livrer à lui, sur lui et avec lui à des jeux sensuels et pervers qui les avaient d'abord beaucoup distraits et menés  ensuite au bord de l'affection, une affection virile et plutôt brutale qui ne se transformait en plaisir que si l'un des deux le désirait, s'ennuyait oua vait besoin de chaleur. Ce compagnonnage érotique avait maintenant plus de charme aux yeux de Constantin que beaucoup d'amours supposées romantiques.

- "Je sais, je sais qu'il manque une patte, mes amis. Mais si vous saviez pour qui nous la découpons à la cuisine, vous m'approuveriez, et même, avait-elle conclu en s'emparant aussitôt de l'autre cuisse de la bête, vous m'applaudiriez."
  Elle poussait là le cynisme un petit peu loin, car, si son ton laissait supposer quelque part dans ses murs un enfant anémique, un vieillard mourant ou une femme enceinte, Constantin l'avait découverte, quelques jours plus tard, en train de découper elle-même sauvagement la volaille dans sa cuisine et d'en dévorer la cuisse avant qu'elle ne fût servie. Il avait beaucoup ri mais n'avait rien dit, tenant là,, pensait-il, un merveilleux élément de chantage, toujours possible et utile avec Boubou Bragance. D'ailleurs c'était pour cela qu'il l'aimait, pour sa férocité, son cynisme. De plus, il le voyait bien, l'Occupation lui plaisait infiniment ; sa fortune l'avait obligée à être large, voire luxueuse, pendant des années, et les tickets et les privations actuelles l'obligeaient - ou plutôt lui permettaient, à présent - d'être avare, ce qui était sa nature profonde. De toute façon, elle avait une hospitalité naturelle et plaisante.

- Il se sentit surtout à jamais coupé de la nation allemande, coupé de sa patrie, de sa langue et de ses origines. Il se sentait orphelin à tout jamais et un orphelin haineux ce qui était bien le dernier rôle qui lui convînt. Et pendant ce temps, tout ce temps qui lui semblait durer des heures, il parlait à voix haute ; il entendait sa propre voix dire : Non, non, non, no, nè, mais jamais Nein ni Ja ; il ne supporterait plus jamais qu'on lui dise Herr von Meck.

- Constantin se rendit compte soudainement, comprit pour la première fois, que le petit Reinhardt avait été châtré, proprement châtré par son père, le fier hobereau von Meck, parce que la petite Stéphanie et lui couchait ensemble. Eh oui, même son enfance, sa blonde, sa soyeuse, verte enfance avait été elle aussi trempée dans le sang, celui de Reinhardt pour lequel sa soeur s'était tuée et sa mère exilée ; et lui Constantin n'avait alors pas compris et, plus tard, n'avait pas voulu comprendre. une fois de plus, il était un homme qui ne comprenait pas, il fallait bien qu'il se l'avouât une fois pour toutes. Il était un homme heureux et décidé à le rester par toutes les forces de la lâcheté et de la compromission.






Des Bleus à l'âme, Françoise Sagan.

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commentaires

Koulou 29/03/2010 08:51


J'aime beaucoup Françoise Sagan. C'est vraiment très dommage que la célébrité et le succé survenu trop soudainement pour elle, l'ont précipité dans des angoisses qui l'ont pas mal détruite. Je
pense que c'est important de le rappeler à notre époque où, à cause de la télé réalité, beaucoup de jeunes n'ont pas d'autre ambition que de devenir célèbre pour devenir célèbre, sans l'être pour
un talent particulier. Le succès, la célébrité, peu nuire quand on n'y est pas préparé, à savoir, quand on en est pas détaché.


Catgirl 29/03/2010 11:10


je ne pense pas que le succès l'ait détruite, je pense qu'elle avait une nature, et que le sucès a amplifié cette nature.

Pour la jeunesse d'aujourd'hui, et pas seulement elle, tout le monde (ou presque ) veut sa minute de gloire, une
reconnaissance toute relative, de l'argent facile, sauf que notre société est différente, tout le monde ne peut pas être célèbre, tout le monde ne peut pas être riche etc ... mais la société fait
croire cela a beaucoup de monde... regarde le gouvernement que l'on a ;)

bisous


Mon Grenier